La Bulle

Au commencement, l’univers n’avait ni forme ni couleur.

Puis l’Enfant divin souffla : ainsi fut faite la Première Bulle.

Il tendit la main et la Première Bulle éclata.

Il en fit une autre, puis une autre et ainsi de suite, jusqu’à en être satisfait. Puis il déclara « gouzi », ce qui signifie « cela est bien et beau » et partit prendre son goûter.

Cette ultime Bulle constitue la matière mouvante et colorée de notre univers, à la surface duquel nous nous trouvons, écume irisée de l’amusement divin.

C’est là la leçon primordiale  : la Bulle est infiniment fragile et éphémère par nature, susceptible d’éclater à tout instant en dispersant ses habitants dans le néant de la non-existence. Profitez donc du peu de temps qui vous est imparti et savonnez !

Peu de temps après l’avènement de la Bulle, la matière s’aggloméra, créant les étoiles et les planètes, selon le plan divin. Les étoiles sont réparties dans la paroi de la bulle, ce sont elles qui en font le chatoiement irisé.

Puis les planètes se parèrent d’eau et d’air et ainsi le monde prit forme selon la triple nature que nous lui connaissons : Eau, Air, Terre. De leur combinaison naquirent les premières races, dragons célestes et monstres marins et aussi les Terriens qui sont nos ancêtres.

Les trois races vivaient en harmonie lorsque la quatrième naquit : les mélusines, synthèse des trois premières, perfection faite chair. C’était des créatures curieuses, discrètes, secrètes. Leurs écailles irisées trahissait leur nature primordiale et elles se nichaient dans les moindres recoins des mers, des terres et des airs.

Les dragons furent jaloux, ils déclarèrent la guerre aux nouvelles venues et furent anéantis.

Les monstres marins prirent peur et disparurent dans les profondeurs océanes.

Les terriens n’étaient pas d’accord au sujet de ces créatures serpentines. Certains voulurent les exterminer, d’autres les protéger, d’autres encore s’en fichaient comme de leur première bulle de savon. Il y eut une grande guerre. Les mélusines s’en mêlèrent et il y eut de nombreux morts de tous les côtés. Il y eut de grands rois et des grandes magiciennes, c’était le temps des héros, comme il est raconté dans d’autres livres sacrés.

C’est alors que l’Enfant divin revint, surpris de voir ce qu’il advenait de sa création. Lorsqu’il vit la guerre qui faisait rage, il fut pris de tristesse et se mit à pleurer. Les larmes coulèrent sur le monde, faisant de petites bulles denses, qui ne disparaissaient pas comme celle d’une pluie ordinaire. Bientôt le monde fut couvert de bulles qui étouffèrent les plantes et les animaux. Les terriens périrent en grand nombre et les mélusines, engluées dans la masse, moururent également. Aucun endroit n’était sûr, ni la terre, ni l’eau, ni l’air et les bulles recouvrirent le monde.

Les survivants se mirent à prier et unirent leurs forces pour survivre, terriens et mélusines ensemble. L’Enfant vit cela et fut saisi de joie. Il se mit à battre des mains, évitant de peu la Bulle qui dansa un peu plus loin dans le vent de cet applaudissement. Ce fut un jour d’allégresse car l’Apocalypse avait été évitée et nous le fêtons aujourd’hui encore le Jour du Claquement.

Depuis lors les deux peuples se sont mélangés, créant la race des hommes que nous connaissons aujourd’hui, et celle des femmes qui est un peu à part. Ils vivent en bonne entente, la plupart du temps.

A la fin des temps la Bête apparaîtra, hérissée de métal. Elle déchirera les cieux et anéantira l’univers en un feu d’artifice étoilé. Alors les hommes iront en un lieu enchanté, appelé le Royaume, où souffle et couleur cohabitent en paix et où ils rejoindront les anciens dragons sages et les bêtes marines et tous vivront dans la félicité éternelle du Savon.